FACÉTIES, les trois coups

FACÉTIES, les trois coups

La joie du jeu

Quand les frères Ben Aïm explorent le registre burlesque… Un ballet de haute volée sur une scène transformée en terrain de jeu. Ludique, original et jubilatoire !

Les facéties humaines ne prêtent-elles pas à sourire ? Christian et François Ben Aïm parlent de nos bizarreries avec humour. Malgré une chorégraphie très écrite, ils ont voulu libérer leurs personnages de certaines contraintes physiques. Tous singuliers et décalés, ces derniers laissent donc progressivement libre cours à leur fantaisie. Le spectateur devient complice des péripéties qui s’enchaînent, même si leurs enjeux nous échappent complètement.

Le désir des chorégraphes : ne pas convoquer la pensée, le discours ou l’imaginaire ; seulement faire entrer les corps en jeu. Pourtant leur longue introduction parlée, avec un extrait de l’essai de Bergson sur le rire, fait d’abord craindre le pire. Et, au final, cette recherche du geste risible n’est pas seulement formelle : elle soulève la question de la norme et de l’écart. C’est donc très profond, malgré l’apparente légèreté. Espiègles, ces artistes aiment prendre le contre-pied. Au sens propre et figuré.

Quand l’absurde côtoie l’insolite

Parés de leurs costumes chatoyants et pailletés, les six interprètes se livrent à un extravagant ballet. Ces constructions foisonnantes nous dépeignent un univers où l’individu se trouve en position d’étrangeté, seul face à sa problématique, presque au bord du précipice, puis embarrassé dans ses interactions, un peu à l’image des personnages égarés de Jacques Tati. Errant dans un monde où la logique se dérobe, voire se renverse. Dans un élan vital, ils s’ouvrent à l’inattendu, se délestent de toutes idées préconçues, mettant à nu une société souvent masquée par les conventions. Nos différences sont-elles vraiment sources de (dys)fonctionnements ?

Tous excellents, entre corps élastiques et désarticulés, les danseurs (dont un acrobate) se croisent, courent, tournoient, au rythme d’une traversée musicale plutôt classique, inspirée aussi de films, composition originale de Nicolas Deutsch. Non sans pas de côté ! D’ailleurs, on relève des références au cinéma muet, notamment celle de Buster Keaton ou Charlie Chaplin. Les déplacements, entrées et sorties de scène sont particulièrement bien étudiés. Rester dans le cadre ou en sortir, tel est le dilemme.

Un spectacle plein de malice

Porté par ces figures riches de leurs différences et cet univers musical éclectique, le mouvement, souvent déstructuré, remplit tout l’espace, jusqu’à le déborder. La danse jaillit de solos en mouvements de groupe, dans un rapport dialectique entre l’individuel et le collectif. Que pouvons-nous tolérer comme différence ?

La chorégraphie ne souffre aucun temps mort. Quelle performance ! Outre les clins d’œil aux différents genres (baroque, danse classique, modern jazz, contemporain…), les ruptures et variété de rythmes sont d’une haute exigence technique. C’est impressionnant et jubilatoire de voir ces joyeux drilles traversés par ces états de folie douce, cette énergie créatrice. Un pas de côté salutaire qui donne à voir la liberté d’être au monde.

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Léna Martinelli

Les trois coups, décembre 2022
1920 1180 Compagnie Christian et François Ben Aïm
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